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Il y a quelque chose d’étrange à sortir son téléphone devant une bouteille de vin. Un geste banal pour soixante millions d’utilisateurs — et pourtant, ce geste pose une question que peu de monde formule : qui, au fond, possède l’avis que vous venez de laisser ?
Nous avons pris l’habitude de scanner les étiquettes, de noter les vins entre deux bouchées, de suivre les recommandations d’un algorithme qui nous connaît mieux que notre caviste. Vivino s’est glissé dans nos soirées avec une discrétion remarquable, jusqu’à devenir une infrastructure invisible du goût. Derrière cette simplicité se cache pourtant une réalité plus complexe : une bataille silencieuse pour la possession de la donnée œnologique mondiale. Qui note, qui collecte, qui monétise, qui décide ? La question n’est pas seulement économique. Elle touche à ce que nous pensons être l’expertise, la confiance, et la mémoire du vin.
UN DANOIS QUI NE CONNAISSAIT RIEN AU VIN A BÂTI LA PLUS GRANDE BASE DE DONNÉES ŒNOLOGIQUE DU MONDE
L’empire du scan
Heini Zachariassen ne comprenait pas le vin. Entrepreneur féroïen venu de la cybersécurité, il raconte souvent ce moment fondateur : se retrouver perdu devant un rayon de supermarché, incapable de choisir entre une étiquette élégante et une autre. « Je ne savais pas quoi acheter. Il n’y avait que des labels sophistiqués et des prix. » En 2010, avec Theis Søndergaard, il co-fonde Vivino à Copenhague. L’idée tient en une ligne : photographier une étiquette pour obtenir instantanément des avis de la communauté. Un Shazam du vin.

Quatorze ans plus tard, l’application affiche plus de 60 millions de téléchargements, une base de données de 16 millions de vins référencés, 200 millions de notes et 1,5 milliard de photos d’étiquettes collectées par ses utilisateurs. Vivino est aujourd’hui considérée comme la plus grande place de marché de vin en ligne au monde — et la plus grande base de données œnologique jamais construite, alimentée gratuitement par sa propre communauté. La société a levé plus de 220 millions de dollars en capital-risque, dont 155 millions lors d’un tour de table mené par le fonds suédois Kinnevik en 2021.
« Personne d’autre ne peut faire ce que nous faisons, parce que personne d’autre n’a accès au type de données que nous possédons. »
Heini Zachariassen, fondateur de Vivino, à l’ouverture de la première boutique physique de Singapour, septembre 2024
VOUS ÊTES L’UTILISATEUR, LA COMMUNAUTÉ — ET LA MATIÈRE PREMIÈRE
La question que personne ne pose
Chaque note que vous laissez, chaque bouteille que vous scannez, chaque préférence que vous exprimez : tout cela nourrit une base de données propriétaire, détenue par une société privée, financée par du capital-risque. Vous êtes à la fois le client, le contributeur et la ressource. Ce n’est pas une critique en soi — Wikipedia fonctionne sur un modèle comparable. Mais la différence essentielle est que Vivino monétise cette contribution.
L’algorithme de recommandation, la fonctionnalité « Match for You » qui calcule votre affinité personnelle avec un vin selon votre historique de dégustations, le Sommelier IA récemment lancé — tout repose sur les données que les utilisateurs ont générées sans rémunération. En 2024, Vivino a ouvert sa première boutique physique à Singapour, dont la sélection a été entièrement construite à partir des données comportementales de ses utilisateurs locaux. Comme le dit Zachariassen lui-même : « Personne d’autre ne peut faire ça. »
La question de la propriété de la donnée prend une dimension encore plus aiguë pour les vignerons. Un producteur peut se retrouver noté par des milliers d’utilisateurs sans avoir été consulté, sans accès à ces notes agrégées, et sans aucun levier pour influencer son score — sinon convaincre ses acheteurs de télécharger l’application et d’y laisser une bonne évaluation. Sur wineandtech.fr, nous avons déjà exploré comment la blockchain peut restituer de la traçabilité et du pouvoir aux producteurs — la notation participative pose un problème symétrique, mais inverse : c’est la donnée de consommation qui échappe à ceux qui font le vin.
« Si un vin passe sous 4 étoiles sur Vivino, les gens ne lui donnent plus une chance. Peu importe ce que dit votre guide de référence ou votre caviste. »
Un importateur français, dans les milieux du négoce bordelais
LA FOULE CONTRE L’EXPERT : UNE BATAILLE QUI REDESSINE L’AUTORITÉ DANS LE MONDE DU VIN
Deux cents millions de notes contre cinq palais reconnus
La critique traditionnelle du vin repose sur un modèle aristocratique : quelques palais formés pendant des décennies définissent ce qui mérite d’être bu. Robert Parker, Wine Spectator, Jancis Robinson, Decanter — ces institutions notent peut-être 20 000 à 30 000 vins par an. Vivino en traite deux millions de scans par jour. L’argument de l’échelle est réel. Un Riesling polonais ou un vin anglais émergent peuvent accumuler des centaines d’évaluations sur Vivino avant qu’un critique spécialisé ne les ait jamais approchés.
Mais les limites du système sont tout aussi réelles. Une note Vivino pèse le même poids sur le palais d’un débutant qui n’a bu que des vins sucrés et sur celui d’un amateur aguerri qui déguste depuis vingt ans. L’algorithme favorise les vins plaisants immédiatement — ronds, accessibles, généreux en fruits — au détriment des vins de garde, souvent austères dans leur jeunesse et qui révèlent leur grandeur après dix ans en cave. Un Barolo ou un Chablis premier cru seront mécaniquement pénalisés s’ils sont ouverts trop tôt. C’est un biais structurel que la foule, par sa nature même, ne peut pas corriger.
VIVINO, CELLARTRACKER, WINE-SEARCHER : TROIS PHILOSOPHIES DE LA DONNÉE, TROIS VISIONS DU VIN
L’écosystème des challengers
CellarTracker, fondé en 2003, incarne une philosophie radicalement différente. Notes techniques détaillées, contributions de collectionneurs sérieux, fiches de millésimes documentées sur des décennies — c’est le Wikipédia du vin, profond plutôt que large. Son modèle quasi-collaboratif laisse les données accessibles à la communauté sans les monétiser de la même façon. Wine-Searcher joue une partition différente encore : moteur de prix mondial, il couvre neuf millions de vins et les disponibilités chez des milliers de marchands. La donnée n’est pas affective ici, elle est transactionnelle.
Delectable, racheté par le groupe Vinous du critique Antonio Galloni, mise sur la qualité des notes plutôt que leur quantité, avec une communauté de sommeliers et de critiques reconnus. En France, des applications comme Wine Advisor (E.Leclerc) ou Raisin (spécialiste des vins naturels) cherchent leurs créneaux sur des angles que Vivino ne couvre pas. Chacun de ces acteurs aspire à devenir la couche d’infrastructure de la décision œnologique — mais aucun n’a encore la taille critique de Vivino.
L’avantage est auto-renforçant : plus il y a d’utilisateurs, plus la base est précise ; plus la base est précise, plus elle attire d’utilisateurs. C’est ce que les économistes de plateforme appellent un data moat — un fossé de données quasi-infranchissable. Avec 2 millions de scans quotidiens, Vivino est cinquante fois plus grand que son plus proche concurrent sur ce segment, selon Zachariassen lui-même.
LE SOMMELIER ARTIFICIEL NE REMPLACERA PAS LE VIGNERON — MAIS IL A DÉJÀ CHANGÉ L’ACHETEUR
L’IA s’invite dans la cave
Vivino a récemment lancé son AI Sommelier — un assistant conversationnel qui connaît votre historique de scans, vos notes, vos préférences, et répond à des questions en langage naturel. Il sait que vous avez aimé trois Pinot Noirs de Bourgogne et qu’un Champagne très dosé ne vous convainc pas. Sur iPhone 16, l’intégration avec Apple Visual Intelligence permet même de scanner une étiquette directement via le bouton Camera Control, sans ouvrir l’application — les données Vivino fonctionnant en arrière-plan.
Cette évolution n’est pas neutre. Elle implique que la donnée œnologique que vous produisez — vos goûts, vos achats, votre palais personnel — est désormais un actif commercial de première importance, affiné en temps réel par l’intelligence artificielle. Nous avons exploré dans notre article sur les drones et l’IA en viticulture comment la technologie transforme le côté production du vin ; Vivino opère la même transformation côté consommation, avec le même instrument — la donnée — mais entre des mains très différentes.
Vivino a indéniablement démocratisé l’accès à l’information sur le vin. Elle a donné une voix à des millions d’amateurs qui n’en avaient pas, mis en lumière des régions ignorées par la presse spécialisée, et rendu le choix d’une bouteille moins intimidant. Mais en consolidant cette information dans une architecture propriétaire, elle a aussi centralisé un pouvoir qui était autrefois diffus : le pouvoir de décider ce qui mérite d’être bu — et ce qui ne le mérite pas.
Vous utilisez Vivino ou une autre application pour choisir vos vins ? Faites-vous encore confiance à votre palais — ou avez-vous délégué cette décision à votre téléphone ? Partagez votre expérience en commentaires.
Sources : Wikipédia — Vivino · A+ Singapore — Interview Heini Zachariassen (2024) · Locals Insider — Vivino App Review (2026) · The Drinks Business — Vivino and the future of wine retail · InVintory — Best Wine Apps 2026 · Petit Vin Entre Copains — Comparatif applis notation vin · SommelierX — Alternatives à Vivino (2026)
